Jessica Lefèvre | 8h38
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8h38

Ma copine Chloé et moi nous connaissons depuis notre naissance, ou presque. Nos mères respectives ont partagé la même chambre à la maternité, et nos cris interminables de nourrissons assoiffés les ont inopinément rapprochées pour qu’elles deviennent de véritables amies. Depuis notre berceau, Chloé et moi sommes devenues à notre tour inséparables. A la vie, à la mort. De nos aventures musclées autour du bac à sable à l’école maternelle, à notre petite fête organisée en l’honneur de la signature de notre premier emploi à contrat à durée indéterminée, nous avons toujours tout partagé et vécu ensemble, comme des sœurs. Si bien qu’au jour d’aujourd’hui, nous avons été embauchées par la même entreprise, pour travailler dans le même département et satisfaire les envies des mêmes clients. Même si nous sommes des jumelles de cœur, cela ne nous a jamais empêché d’avoir une vie privée, distincte de celle de l’autre, et des appartements situés aux directions opposées, dans notre petite ville de province. Chaque jour, nous nous donnons rendez-vous sur le quai de la gare pour prendre le train. Ce matin, j’ai eu une panne d’oreiller. Je n’ai pas entendu mon réveil ou alors j’en ai loupé la sonnerie, ce qui ne m’arrive, si pas jamais, que très rarement. C’est le cauchemar horrible duquel je tentais désespérément de m’extraire qui m’a réveillée en sursaut. J’étais sur le quai de la gare, en face de la plateforme où se trouvait Chloé. Elle attendait notre train habituel, extraordinairement retardé pour cause de travaux sur la ligne dans le sens inverse. Lorsque la locomotive est enfin arrivée en gare, se frayant un chemin parmi les autres navetteurs, je l’ai vue s’engouffrer dans un des compartiments de seconde classe le moins animé et s’asseoir sur un siège rouge. Ce détail a attiré mon attention étant donné que c’était la seule place assise du wagon dont le revêtement était de cette couleur. Rouge. Comme le sang. La dernière image de ce rêve étrange, qui a imprégné ma rétine de façon indélébile, est celle de l’explosion. Après le bruit assourdissant accompagnant la détonation vint un silence de plomb. Je regardai le cadran de ma montre, 8h38, puis me réveillai, le corps dégoulinant de sueur. Essayant d’extraire de ma mémoire les pensées liées à ce cauchemar, je mis plus de temps à me préparer qu’à mon habitude. Si bien que je dus prévenir Chloé de mon retard. Elle me confirma qu’elle était déjà arrivée au travail et que je n’avais pas à m’inquiéter, elle assurerait mes arrières et me couvrirait pour ma panne de réveil inopinée. Lorsque j’arrivai à la gare, essoufflée par mon sprint matinal, je me rendis directement sur la plateforme et montai dans le train, déjà à quai, dont le contrôleur s’apprêtait à siffler le départ. J’allai m’asseoir à la seule place encore disponible. Je consultai ma montre, il était exactement 8h38. Je fermai les yeux et eus une dernière pensée pour Chloé. A la vie, à la mort. La détonation fit se désintégrer tous les sièges du compartiment y compris le mien, de couleur rouge sang. J’étais redevenue poussière.

(Extrait du recueil de nouvelles “Histoires de poche”, Editions Acrodacrolivres, ISBN 9-782930-756486)

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