Jessica Lefèvre | L’interview
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L’interview

Première partie

L’horloge murale indique déjà 16h35. Noémie, exaspérée, regarde une fois de plus l’heure avant de souffler bruyamment. Fred est encore en retard. Cela devient une habitude désagréable, il va falloir qu’elle lui remonte les bretelles, une fois de plus, afin qu’il daigne enfin arriver à l’heure. Surtout qu’aujourd’hui est un jour particulier. Celui de l’interview de l’invité du jour. Qui est supposée se dérouler dans précisément 25 minutes. Afin de calmer ses nerfs mis à rude épreuve, elle décide d’aller se faire un café. Elle jette un coup d’œil aux quelques photos, accrochées au mur, vestiges d’une soirée bien arrosée et prises à la fête d’anniversaire de la radio. S’ils ne s’entendaient pas aussi bien sur tous rapports, elle l’aurait déjà étranglé depuis longtemps. Ce Fred bon vivant qui, sur le Polaroid, porte un toast avec une coupette de champagne dans chaque main. Alors qu’elle ajoute une goutte de lait dans sa tasse et touille de sa cuillère en plastique le breuvage brûlant, elle entend un rire familier derrière la porte du studio. Fred fait son entrée royale, sourire aux lèvres, et, comme d’un fait exprès ou, peut-être dans le but de se faire pardonner son retard académique, dépose un petit pâté gaumais tout chaud (le péché mignon de Noémie) sur la table de la kitchenette. Les choses sérieuses peuvent commencer, ajustement du son et des micros, revue des questions à poser, vérification des derniers détails pratiques. Puis un appel, celui à l’invitée du jour, cette jeune écrivaine, native d’un village voisin, dont le premier recueil de nouvelles sort la semaine prochaine. L’interview se passe à merveille, Noémie et Fred sont impressionnés par la verve enchanteresse de leur jeune invitée, même si le débit de sa voix leur paraît un peu saccadé et stressé. Lorsque l’interview s’achève sur la promesse d’un selfie de la part de la jeune femme, accompagné d’un défi littéraire, l’écrivaine les prévient qu’ils doivent s’attendre à tout. Mais ils n’imaginent pas à quel point.

*

Seconde partie

J’entends la sonnerie du téléphone. Les aiguilles de l’horloge murale indiquent 17h. Des gouttes de sueur coulent le long de ma colonne vertébrale et sur mes tempes. Je les essuie d’un revers de la main. J’ai un coup de chaud soudain. Cela peut se comprendre. J’espère que je ne vais pas m’évanouir même si c’est la première fois que je fais une chose pareille. C’est excitant et stressant en même temps. Les mains tremblantes, je décroche au bout de la troisième sonnerie, fébrile. L’animateur, un type sympa et volubile prénommé Fred, me mentionne que c’est pour l’interview relative à la présentation de mon livre. Avec sa collègue Noémie, ils me briefent sur le déroulement et le contenu de l’émission. Les questions qu’ils vont me poser et auxquelles je vais devoir répondre au travers de quatre séquences différentes, diffusées chaque quart d’heure. Il va falloir que je me décontracte et que je la joue relax sinon ma voix tremblotante va me trahir. Et je n’ai pas envie d’être ainsi exposée devant des centaines d’auditeurs. L’interview se passe plutôt bien, malgré mon stress évident. Je fais un effort sur moi-même pour que les animateurs ne remarquent pas ma voix hésitante et aiguë. Je tiens le livre dont je parle dans mes mains. Je le tourne et retourne dans tous les sens, comme un tic. A la fin de l’interview, je le laisse tomber par terre. Les pages blanches se teignent progressivement d’une couleur rouge sang, provenant des traînées laissées sur le parquet par la blessure au crâne du cadavre recroquevillé à mes pieds. Celui de Jessica Lefevre, que j’ai froidement assassinée il y a une heure à peine. J’ai créé l’illusion à la radio. Mais pour le selfie et le défi lancé par Fred et Noémie, cela risque d’être compliqué. La vraie écrivaine, c’était elle, pas moi. 

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