Jessica Lefèvre | Il n’y a vraiment pas mort d’homme
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Il n’y a vraiment pas mort d’homme

– Il n’y a rien de pire qu’un malentendu non résolu. Dédicace à toutes ces femmes, un jour abusées et trompées par de tels malencontreux malentendus qui, de calmes, délicates et aimantes en apparence se sont révélées être de véritables veuves noires prêtes à prendre les décisions les plus extravagantes afin de venger un honneur bafoué par erreur. –

1.
Nathalie était plutôt discrète (une sorte de féminité suisse), elle avait traversé l’adolescence sans heurt, respectant les passages piétons. Pourtant, presque du jour au lendemain, tout son univers, en conformité avec les mœurs de la société actuelle, tout du moins en apparence, s’écroula. Son existence bascula, sa destinée fut chamboulée et ses espoirs soufflés, encore plus rapidement qu’un château de cartes, sans qu’elle ne puisse vraiment le prévoir. Elle avait mené jusqu’à présent une vie paisible et plutôt ordinaire de jeune femme de bonne famille. Nathalie n’avait jamais vraiment apprécié ni les guindailles estudiantines, auxquelles la plupart de ses compagnons de classe participaient plus à tort qu’à raison (et où ils ne parvenaient tout au plus qu’à perdre totalement cette dernière), ni les soirées et autres sorties mondaines où il était bon de se montrer et d’être vu afin de consolider sa position sociale. Ce qui la « branchait » vraiment, c’était de passer la majorité de son temps libre dans le grand bâtiment blanc et art déco, situé à deux pas de chez ses parents, et qui recelait les clés du savoir dans ses allées interminables bondées d’ouvrages de référence : la bibliothèque. Le petit rat de bibliothèque, comme aimaient la surnommer ses amis proches, trouva doublement son bonheur en déambulant constamment entre les étagères poussiéreuses peuplées de bouquins. Elle trouva tout d’abord dans les livres bien plus qu’un passe-temps : une véritable passion et une vocation d’écrivain amateur d’un talent plus que respectable. Ensuite, elle rafla la mise en tombant follement amoureuse de l’apprenti bibliothécaire. Parce que les histoires d’amour à l’eau de rose qui nous sont narrées, et qui commencent et se terminent en beauté et sur des chapeaux de roues, ne sont pas uniquement le fruit de l’imagination de leurs auteurs et n’appartiennent pas qu’au domaine de l’imaginaire, le coup de foudre fut réciproque. Après plus de deux ans d’une relation amoureuse sans nuages ni orages, les deux tourtereaux s’unirent lors d’une cérémonie civile et religieuse à leur image : sobre, discrète et chic. La première ombre qui apparut au tableau, et qui transforma cette vie maritale modèle en un enfer non civilisé, dut tout à voir au hasard. Un matin, alors que Nathalie était sur le point de quitter la maison pour se rendre sur son lieu de travail, elle se rendit compte que Fabrice, son mari, et elle-même avaient malencontreusement et involontairement échangé leurs téléphones portables. Fabrice avait donc, par mégarde, emporté avec lui le GSM de son épouse au lieu du sien, toujours posé depuis la veille au soir sur la table du living. Nathalie n’y prêta guère attention : leurs téléphones portables, étant de la même couleur, de la même marque et du même gabarit, l’erreur était possible et la confusion tout à fait anodine. Une sonnerie, signe de la réception d’un SMS nettement moins anodin, se fit entendre. Une petite enveloppe apparut sur l’écran du portable de son époux. La curiosité l’emportant sur la raison, elle ne put s’empêcher de lire le contenu du message qui ne lui était clairement pas destiné. Mal lui en prit : elle ne reconnut ni le numéro de téléphone – étonnement, il ne lui était pas familier et n’appartenait pas au répertoire de leurs amis communs –, ni l’expéditeur dudit texto. Elle reconnut par contre tous les signes évidents d’une possible et plus que probable relation extraconjugale. Il fallait qu’elle mène sa petite enquête à ce sujet afin de savoir si elle était déjà cocue, si elle allait le devenir ou si elle était une mythomane paranoïaque totalement stupide.

2.
Fabrice avait le moral dans les chaussettes. Depuis quelques semaines déjà, il avait l’impression que tout allait de mal en pis dans sa vie. Au travail, il était passé à côté d’une promotion importante qui avait été accordée, à ses dépens, à son pire rival, un branquignole sans charisme aux tocs multiples et au front quelque peu dégarni. Il se retrouvait donc en position inférieure et n’avait pas vraiment le choix de subir les pressions et d’obéir aux instructions de ce tyran chauve en devenir. A la maison, son épouse se faisait étrangement distante et avait perdu tout son entrain et sa bonne humeur caractéristiques. Leur vie maritale était résolument moins joyeuse qu’à ses débuts et elle prenait une direction qui ne lui convenait pas vraiment vu qu’elle lui était tout bonnement inconnue. De rose bonbon, sa relation amoureuse avait pris une vilaine couleur grise, terne, pâle, sans vie. Question santé, il n’était pas au top de sa forme et, il était bien révolu le temps, pas si lointain que cela, où il faisait exploser le chrono tous les matins, baskets aux pieds, trottinant en bordure du parc municipal. Il avait arrêté ses bonnes habitudes de sportif émérite pour devenir accro aux plaisirs du palais, ce que sa musculature regrettait vivement et ne cessait de le lui démontrer plusieurs fois par jour, en craquant de partout. Si sa nouvelle passion pour la malbouffe était fortement visible à l’œil nu de l’extérieur, ses maux intérieurs n’étaient connus que de lui-même. Son estomac en avait pris un sacré coup – le sucré, salé, épicé, absorbés durant ses nombreuses collations et « extra » repas, aidant – et le faisait sacrément souffrir ces dernières semaines. Etant donné que Nathalie préparait la majorité des repas, enfin, un repas sur trois, il n’eut pas l’audace de lui faire part de ses troubles gastriques et intestinaux. Cela n’aurait fait que renforcer l’ambiance électrique qui s’était déjà installée entre eux, en plus de lui faire un terrible affront, remettant en cause et en doute ses qualités de cordon bleu, acquises auprès de sa mère. Si ses troubles persistaient, il irait consulter son médecin traitant, ce qui serait certes plus contraignant et résolument plus cher. Mais la tranquillité n’a pas de prix.

3.
La station de radio diffusait sur ses ondes le dernier titre à la mode. Malgré la musique en sourdine, diffusée aux quatre coins de la cuisine, Nathalie n’arrivait pas à se concentrer sur la préparation du repas du soir. Le gigot, une belle pièce qu’elle avait payée une fortune au boucher du quartier, était déjà cuit. Il ne lui restait plus qu’à le découper en tranches, exercice périlleux vu sa taille et sa forme peu géométrique, et à préparer la sauce qui l’accompagnerait. Sachant par avance qu’elle ne goûterait ni la sauce ni le gigot – elle était résolument végétarienne depuis ses 15 ans – Nathalie prit soin d’ajouter un ingrédient particulier à la viande, le même qu’elle ajoutait à tous les repas qu’elle préparait pour son mari depuis quelques semaines déjà, et sortit de la cuisine afin de vaquer à des activités nettement plus distrayantes et agréables.

4.
Lorsque son médecin lui communiqua les résultats de sa prise de sang, Fabrice eut du mal à formuler une réponse cohérente, tellement abasourdi par l’absurdité de la situation dans laquelle il se trouvait. Cela faisait désormais cinq semaines que son estomac le brûlait atrocement tous les jours, il avait tout naturellement pensé que la cause était en grande partie liée à son travail stressant, sous les ordres du tyran chauve, et /ou à son manque de condition physique. Il avait faux sur toute la ligne. La réalité était bien pire. Ses douleurs gastriques étaient liées à un empoisonnement du sang assez sérieux, dû à la prise involontaire de substances domestiques nocives pour l’homme et strictement réservées à l’élimination de petits rongeurs nuisibles : la « mort aux rats ». Or Fabrice, pas coq chef pour un sou, ne cuisinait jamais. Dès lors, qui d’autre que son épouse pouvait être à l’origine de cette tentative de meurtre en douceur et de cet assassinat progressif et lent ? Bien que cette idée lui parut carrément sordide, elle n’en était pas moins la plus probable et probante selon lui. Il croyait savoir qui lui voulait du mal et qui le tuait à petit feu, il lui faudrait désormais découvrir pourquoi.

5.
Lorsque Nathalie rentra de la salle de sport, Fabrice n’était pas encore à la maison. Elle écouta les messages laissés sur le répondeur en son absence. Il n’y en avait qu’un seul, de Fabrice justement, indiquant qu’il serait de retour plus tard qu’il ne l’espérait, en cause une masse de travail abondante et urgente à traiter et finaliser. Nathalie mangerait donc exceptionnellement seule ce soir. Ce qu’elle ne savait pas encore, c’est qu’elle dégusterait son maigre repas en prison. Mais cela, les deux agents de police, qui se trouvaient sur le palier de sa maison, et qui s’apprêtaient à sonner à la porte d’entrée, le lui diraient de vive voix, menottes aux poignets, et mandat d’arrêt à son encontre – pour tentative d’assassinat en la personne de son propre époux – dans la poche.

6.
Mariana fit voler son téléphone portable à l’autre bout de la pièce. Le fait de ne pas recevoir de SMS de retour, en réponse à tous ceux qu’elle lui avait envoyés ces deux derniers mois, la rendait folle. Folle amoureuse. Elle ne l’avait rencontré qu’une seule fois, de façon brève et furtive, mais était déjà désespérément accro à ce bellâtre fougueux aux yeux azur. Il était marié depuis des années mais elle n’en avait cure : elle le voulait, elle l’aurait, un point c’est tout ! Elle farfouilla dans son sac à main, à la recherche du mot qu’il lui avait laissé cette nuit-là, au bar où ils s’étaient rencontrés, et où était noté son numéro de téléphone. En relisant tous les chiffres, un par un, qui composaient le numéro entier, elle comprit pourquoi son Roméo tardait à répondre à ses textos : il ne les avait tout simplement jamais reçus ! En véritable bimbo blonde qu’elle était, elle avait inversé deux chiffres et avait donc envoyé ses messages enflammés à un autre destinataire ! L’erreur est humaine après tout, se dit-elle. Il n’y a vraiment pas mort d’homme …
 

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