Jessica Lefèvre | Canicule
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Canicule

– Quand un circuit électrique est en surchauffe, il n’est pas rare que les plombs sautent. Il en va de même pour la majorité des êtres humains. –

1.

Son téléphone sonna. Il n’eut pas le courage d’ouvrir les yeux pour regarder l’heure qu’il était et pour tout simplement décrocher le combiné. Il laissa sonner. Le téléphone sonna à nouveau. Il se dit alors que quelque chose d’important voire de grave venait de se produire. Il s’agissait donc probablement d’un appel d’un membre de son équipe, qui essayait de le joindre afin de lui faire part des premiers détails de l’affaire. En prenant l’appel, il découvrit que c’était effectivement le cas : Joe, sa toute dernière recrue, fraîchement sortie de l’école de police, parvenait difficilement à se faire comprendre mais surtout à garder son calme. « Inspecteur Maquinay […], le corps d’une jeune femme vient d’être découvert dans un fossé, en marge de la route nationale. Nous pensons qu’il s’agit d’un homicide. Ce n’est pas très beau à voir … je pense que vous devriez venir Inspecteur ». L’Inspecteur Maquinay se leva donc, mit les premiers vêtements propres qu’il trouva, quitta sa chambre et prit son véhicule en direction du lieu de l’homicide. Lorsqu’il arriva près de la N45, il remarqua qu’un petit groupe de curieux s’était déjà formé et agglutiné autour des barrages de police. Il aperçut Joe, légèrement en retrait, et le rejoignit. Il découvrit alors la scène du crime et, bien qu’il eut une certaine expérience de ces lieux et instants – il était dans les forces de police depuis presque vingt ans – il ne put s’empêcher d’avoir la nausée. « Ce n’est vraiment pas beau à voir ». En effet, pensa-t-il, c’est vraiment le cas. La victime était ligotée à un tronc d’arbre, ses vêtements – enfin, ce qu’il en restait – étaient éparpillés autour d’elle. Elle avait les yeux grands ouverts et avait été lacérée sur tout le visage et le corps, ce qui expliquait la quantité importante de sang sur les lieux. La chaleur ambiante avait déjà fait son travail, si bien que le corps de la pauvre femme était bouffi et commençait déjà à faire la joie des insectes environnant. Le cadavre fut enlevé et transporté en vue d’un examen approfondi par le médecin légiste. L’enquête préliminaire pouvait débuter.

2.

Malgré les efforts déployés par les membres de la section Homicide de la police de Liège, chaperonnée par son Inspecteur principal Maquinay, l’enquête sur « l’homicide de la nationale 45 » ne put aboutir à aucune interpellation et fut classée sans suite au bout de trois mois. Aucune preuve ni indice tangible. Aucun mobile donc aucun suspect possible. Cette enquête non aboutie frustra intérieurement Maquinay et, depuis le jour où l’affaire fut classée sans suite, il ne parvint pas à retrouver un sommeil normal, tant il revivait en fermant les yeux tous les détails de cet homicide sordide.

Un mardi matin du mois d’août, il se réveilla en sueurs, encore empreint des émotions de son cauchemar, revivant les faits et la découverte du cadavre de la jeune femme de la nationale 45. Il décida de se lever et de se préparer pour aller au bureau. Comme d’habitude, il serait le premier arrivé, ce qui ne le dérangeait pas vraiment. Il aimait ce moment où il poussait les portes du commissariat et entrait dans son bureau, un café dans chaque main. Dès qu’il franchit la porte de la section Homicide, Maquinay fut surpris de voir que les membres de son équipe étaient déjà arrivés et s’étaient regroupés au milieu de la pièce. Ce fut son adjoint qui lui expliqua les raisons de cette agitation : un petit carton accompagné d’une lettre recommandée, adressés à l’inspecteur Maquinay, étaient arrivés par la poste ce matin même. Que le commissariat reçoive des lettres et courriers était on ne peut plus normal. Mais qu’un colis soit adressé à l’Inspecteur principal en personne était à la fois curieux et inquiétant.

Maquinay essaya de dissiper l’agitation ambiante qui régnait dans son service et décida pour cela d’ouvrir le mystérieux courrier dans son bureau. Il prit la lettre en main et l’observa minutieusement : du papier à lettre classique de couleur bleu clair sur lequel était écrit en caractères imprimés « Monsieur l’Inspecteur Principal Maquinay, Section Homicide, Police de Liège ». La lettre portait un timbre oblitéré du 12 août, date d’hier.

Après quelques minutes d’hésitation, il se décida à ouvrir d’abord la lettre, il s’occuperait du petit colis ensuite. Il la lut attentivement une première fois et ne put s’empêcher de relire le tout pour se convaincre que ce n’était ni une blague ni une erreur. Le contenu de la lettre était le suivant : « Je ne suis pas malade, je n’ai aucun problème psychologique et ne souffre d’aucune pathologie particulière. Et pourtant, j’ai commis des crimes atroces. Dans les journaux, on m’a à la fois qualifié de déséquilibré mental, de dangereux psychopathe voire de tueur en série. Les journaux ne savent pas faire la part des choses et exagèrent systématiquement les faits qu’ils exposent. Que ne feraient-ils pas pour pouvoir vendre le plus de couvertures possible, quitte à inventer ou réécrire eux-même certains éléments et faits ? Les qualificatifs utilisés par ces rédacteurs hors pair pour me décrire m’ont franchement bien fait rire car je me considère simplement, ni plus ni moins, comme un jeune homme dont les besoins en adrénaline et sensations fortes sont surdimensionnés. En fait, je compare les meurtres que j’ai commis à des tours de manège passés dans de grands parcs d’attractions : plus on fait de tours et plus on veut en faire, c’est une spirale infernale uniquement guidée par nos émotions et sensations les plus intimes.

Afin de rétablir une vérité durement déformée par les vautours de la presse, j’ai décidé de vous écrire cette lettre, Inspecteur Maquinay, dont une copie a également été envoyée aux trois grandes enseignes journalistiques de la ville que j’ai jugées être les plus sérieuses et les plus aptes à retranscrire et publier mes propos sans les déformer. J’ose ainsi espérer que cette missive sera publiée dans les quotidiens de demain matin, ce qui équivaut à dire, Inspecteur, que vous me lisez de façon tout à fait exclusive et privilégiée.

Je suis certain que vous vous posez un tas de questions à mon sujet, ce qui somme toute, parait tout à fait justifié étant donné les circonstances actuelles. Je ne vais pas combler entièrement votre curiosité mais je vais vous faire honneur en vous faisant part de quelques détails et anecdotes sur moi-même ainsi que sur ma manière d’opérer. En ce qui concerne les informations qui manquent à votre puzzle, je fais confiance à votre flair et votre renommée et suis assuré que vous parviendrez à reconstituer l’ensemble des détails qui composent ces affaires, du moins dans les grandes lignes.

Solitaire dans l’âme, j’agis toujours seul. Je n’ai ni complices ni alliés, personnes tout à fait inutiles pour ce genre d’opérations. Il est donc futile de perdre davantage de temps en poursuivant plus longuement cette piste peu plausible selon laquelle l’auteur de ces meurtres serait en fait une bande criminelle organisée. Mes meurtres sont simples et ne suivent pas de logique particulière, d’où la difficulté pour vous et vos collègues du pays tout entier d’y trouver une explication et un mobile précis. Le seul mobile qui me pousse à tuer est, comme je l’ai déjà mentionné dans le premier paragraphe de ma lettre, l’adrénaline que l’acte procure une fois qu’il est réalisé. Cette explication est peut-être difficile à comprendre pour un flic aussi droit et borné que vous, mais c’est ainsi. Pour en revenir à ce que je disais, mes trois grands créneaux sont : agir seul, vite et de manière inattendue. Je n’arrive à appliquer ces principes à la lettre que lorsque la météo joue en ma faveur. Le seul climat propice à mes activités meurtrières est un climat de canicule. Cela peut paraître étrange mais je ne peux me concentrer sur mes activités criminelles que lorsque la température extérieure avoisine les 40°C. Les températures torrides font fuir la plupart des gens et les poussent à réduire leurs activités quotidiennes, il n’en va pas de même pour moi. A l’inverse, la canicule agit sur moi comme un booster qui me fait concrétiser mes plus noirs desseins.

Je tiens à rétablir la chronologie des faits et événements. Pour cela, je vais vous énumérer le nom des mes victimes passées ainsi que les circonstances dans lesquelles je les ai sélectionnées et exécutées. Je souhaite que les détails, peut-être sordides, vous soient connus car, même si je suis manifestement une personne que l’on pourrait qualifier de « mauvaise », et qui a commis des actes plus que condamnables, je ne souhaite pas me voir attribuer des crimes et meurtres que je n’ai pas commis. Ma première victime se prénommait Ida Flockhart. J’ai rencontré cette vieille dame d’origine anglaise par hasard, à l’épicerie au coin de la rue Byzantine, située près de la Grand-Place de Bruxelles. Il faisait extrêmement chaud à l’intérieur de la petite épicerie, si bien que cette atmosphère étouffante a ravivé mes pulsions les plus primitives. D’ailleurs, je tiens à remercier le gérant de ce commerce car c’est en quelque sorte grâce à lui, et surtout grâce au système de climatisation inexistant de sa supérette, que j’ai pu connaître ma première grande victoire, en matière de crime bien sûr. Pour en revenir à cette Madame Flockhart, il ne m’a pas été très difficile de la suivre jusque chez elle, au dédale des rues et allées. Lorsqu’elle rentra dans l’immeuble à appartements où elle résidait, je la suivis et me fis aisément passer pour un ami d’un habitant du même immeuble. Nous prîmes l’ascenseur ensemble et, en parfait gentleman que je suis, je lui proposai de l’aider à porter son sac de provisions jusqu’à sa porte. L’idiote, elle accepta et me fit plus d’honneurs que je ne l’espérais : non seulement elle accepta volontiers que je l’aide à porter ses emplettes mais en plus, pour me remercier, elle m’offrit un verre de limonade « parce qu’avec cette chaleur accablante, un verre de limonade est toujours le bienvenu ». Elle ne croyait pas si bien dire… La suite de cette histoire, vous la connaissez déjà Inspecteur, ou du moins, vous l’avez apprise par le biais des journaux. Une amie de cette malheureuse dame la retrouva le jour suivant, nue dans sa baignoire, égorgée, les pieds et mains liés. La police ne trouva aucun indice, empreinte ou marque d’ADN sur les lieux du crime. J’avais évidemment veillé à ne laisser aucune trace de mon passage dans l’appartement et avais eu la bonne idée d’emporter le sac de provisions avec moi. J’avais fait comme qui dirait « d’une pierre, deux coups » : j’avais réussi un crime parfait et rempli mon réfrigérateur par la même occasion.

La seconde victime me donna beaucoup plus de fil à retordre, ce qui ne me déplut pas vraiment. Ce jour-là, je me promenais sur une petite plage près de Knokke lorsque je la vis. Elle était blonde, svelte et jeune mais surtout seule à errer au gré du vent et des rayons du soleil. La plage était déserte et je ne mis pas longtemps pour définir mon plan d’action et pour le mettre à exécution. Je l’accostai et nous fîmes connaissance. Elle s’avéra être une jeune fille très sympathique, ce qui me chagrina quelque peu car, malgré ce trait de caractère des plus appréciables, j’étais bien décidé à la tuer, par étranglement qui plus est. Nous continuâmes à longer la plage et elle prit l’initiative de m’emmener près des rochers, plus loin en contrebas, afin de discuter un peu plus en ma compagnie. J’acceptai, sans hésitation aucune, car elle venait de m’offrir d’elle-même une superbe occasion de commettre, une fois de plus, un crime parfait et sans bavure. Elle ne sentit pas tout de suite mes doigts se serrer contre sa gorge, c’est pour cela qu’il lui fallut quelques minutes avant de se débattre. Elle se débattit tellement qu’à un moment, je crus presque que mes mains avaient lâché prise. Je me ressaisis très rapidement si bien qu’elle n’émit qu’un seul cri de douleur avant de céder complètement à la pression de mes mains. Je ne pus regarder très longtemps ce corps inerte, laissé en proie aux rayons du soleil brûlant. Je le jetai de toutes mes forces du haut des rochers. Comme la marée avait commencé à monter, son cadavre s’éloigna rapidement du rivage et ne fut retrouvé qu’une semaine environ après les faits. La semaine qui suivit, j’avais déjà pris le large et me trouvais à des centaines de kilomètres du lieu du crime.

Je complétai ma série de meurtres par d’autres, bien moins intéressants et glorieux pour vous être narrés dans les moindres détails. Sachez simplement que nous pouvons compléter mon tableau de chasse en y ajoutant les victimes suivantes : un joggeur qui, faisant sa promenade matinale un dimanche de juin dans le parc municipal de la ville de Mons, fut stoppé net dans son élan par quelques coups de couteau soigneusement bien placés ; et pour terminer, une jeune femme qui, s’étant égarée après la sortie N45 en direction de Liège, ne put retrouver son chemin à temps, et fut prise malgré elle dans le piège que je lui avais tendu. Vous connaissez probablement toutes les anecdotes concernant cette dernière affaire aussi bien que moi étant donné que votre équipe s’est occupée de l’enquête concernant cet homicide. C’est sur ce dernier crime que s’achève la liste non exhaustive des meurtres que j’ai commis dans notre beau pays, par temps de canicule, sur une période d’environ deux ans.

Vous allez sûrement penser, Inspecteur Maquinay, que ma lettre se termine ici. Au risque de vous décevoir, ce n’est malheureusement pas le cas. Si je vous ai adressé cette lettre à titre de confession de mes meurtres passés, ce n’est pas par hasard. D’ailleurs, Inspecteur, vous êtes-vous demandé pourquoi cette lettre vous était adressée, à vous en particulier, et pas à un autre inspecteur d’une section Homicide d’une autre ville du pays par exemple? Probablement pas. Et bien je vais vous donner la réponse à cette question. Tous les meurtres que j’ai commis par le passé, dont je vous ai fait l’éloge et le descriptif, ne vous concernaient pas spécialement, dans le sens où vous et votre équipe n’avez enquêté sur aucun d’entre eux hormis sur celui de la route nationale 45. Par contre, le meurtre que je m’apprête à commettre va vous impliquer directement et personnellement.

Il se trouve que je suis actuellement dans la cité ardente. J’ai décidé de poser mes valises au camping situé au bord du lac. C’est le même lieu que votre propre fille a choisi pour passer quelques jours de détente en ces vacances d’été, si je ne m’abuse. Que diriez-vous si je faisais sa connaissance, voire plus si affinités ? Afin de vous prouver que tout ce récit n’est pas une plaisanterie de mauvais goût, je vous ai également adressé un petit colis dans lequel vous trouverez un objet intime ayant appartenu à chacune de mes victimes. J’ai, par ailleurs, ajouté le bracelet en argent orné d’un papillon rouge que votre fille porte toujours à son poignet droit. En espérant que vous ferez bon usage de cette lettre et de ce colis, je vous souhaite une excellente journée Inspecteur Maquinay… »

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