Jessica Lefèvre | Tel est pris qui croyait prendre
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Tel est pris qui croyait prendre

– Le chantage et la manipulation sont des arts qui peuvent être associés, dans le sens criminel du terme, mais qu’il est en tous les cas difficiles de maitriser à la perfection pour tout novice en la matière. Et n’est pas forcément novice qui prétend l’être… A tous les manipulateurs et maitres chanteurs qui peuvent sommeiller en chacun d’entre nous. –

1.
Bien que ce ne fût pas la première lettre de licenciement qu’il dut rédiger au cours de sa bienheureuse et paisible existence de patron d’entreprise, il ne put s’empêcher d’avoir une minute d’ultime doute et d’hésitation marquée en relisant de A à Z la malheureuse missive. Reprenant ses esprits, il prit le stylo Mont Blanc dans le premier tiroir de son bureau couleur ébène et s’appliqua afin de réaliser une signature parfaite. La plume crissa sur le papier blanc épais. Il aimait particulièrement ce bruit mais ne pouvait pas en expliquer la raison exacte. Il prit ensuite une enveloppe ordinaire et y glissa la lettre, impeccablement pliée. Satisfait, il décida de s’octroyer un cigare cubain original de sa collection personnelle afin de s’auto-récompenser de l’accomplissement de cette besogne administrative contraignante et fatigante. Il avait fait le bon choix, il en était certain. Un homme d’une importance comme la sienne ne pouvait, certes pas, se permettre de conserver des éléments et effectifs gêneurs, et à la réputation sulfureuse en devenir, au sein de son entreprise. Autant, il pouvait supporter et payer un salaire exorbitant non justifié à de véritables casse-couilles profiteurs et cireurs de pompes sans véritable grande ambition, autant il lui était tout bonnement impensable de tolérer quiconque possédant un tempérament bien plus indomptable et une réputation bien plus douteuse que la sienne. Il n’avait ni peur des ragots ni du « Qu’en dira-t-on ? », simplement peur de lui-même et de ses propres actes s’il ne se débarrassait pas au plus vite de cet effectif galeux. Parce qu’il savait. Il savait, par le biais du pur hasard, certes, ce que tous les autres employés de sa petite entreprise ignoraient : la vérité.

Sa dernière bouffée de cigare inhalée, il relut le nom et l’adresse du destinataire qu’il avait lui-même indiqués de sa plus belle écriture, vérifia par deux fois que cette dernière était correcte, posa la lettre dans le bac à courrier de ses secrétaires et quitta le bureau. Après s’être assuré que la paperasse qui lui incombait était en ordre – on n’a pas idée de la quantité de travail administratif dont un patron doit s’occuper seul de nos jours, s’entendait-il répéter à qui voulait bien l’entendre – il quitta le bâtiment en direction du parking privé, situé au niveau -1. Déverrouillant sa Jaguar noire dernier cri, il soupira d’aise de savoir qu’il passerait les deux prochaines semaines au Maroc, bien au chaud, pieds dans le sable, se dorant la pilule au soleil, cocktails dans chaque main et sa femme – épousée quelques mois seulement auparavant par le biais d’un célèbre site Internet spécialisé dans les rencontres pour les benêts riches et stupides en mal d’amour – aux petits soins pour lui. Avant de pouvoir partir l’esprit tranquille pour deux semaines complètes de total farniente, il lui restait juste un compte à régler, une carte maitresse à jouer. Et comme au poker, il raflerait la mise, à coup sûr. L’autoroute n’était pas encombrée en ce dimanche soir mais il fit vrombir le moteur, par pur plaisir, mais aussi histoire d’être de retour à l’heure en son humble demeure. Il recevait ce soir et ne pouvait donc pas se permettre d’être en retard, cela faisait trop mauvais genre. Or, Stéphane W., en gentleman quasi exemplaire, faisait partie de ceux qui savaient accueillir leurs invités comme ils se doivent de l’être… pour son plus grand malheur. Mais cela, il ne le savait pas encore.

2.
Bambou se réveilla ce matin-là avec un mal de crâne horrible et une gueule de bois monumentale. Elle ne supportait que très peu l’alcool, mais ne put s’empêcher de boire la bouteille entière (enfin, ce qu’il en restait) de Martini blanc pour oublier l’incident fâcheux qui s’était déroulé la veille au soir, au club de striptease où elle était « en représentation », assez dénudée – si pas complètement – trois soirées par semaine. Certaines personnes dans notre société actuelle pensent que le striptease est une activité anodine lucrative que l’on choisit. Ce n’est ni vrai ni faux. Enfin, tout dépend du contexte mais surtout de la véritable histoire de la personne qui l’exerce. Notre histoire personnelle nous pousse tous à faire des choix, bons ou mauvais, forcés ou non. Pour ce qui est de Bambou, le striptease n’a jamais été une vocation ni un passe temps. Tout au plus un second emploi et un moyen de survivre. Car, si certaines de ses «collègues » de la nuit avaient véritablement choisi d’exhiber leur corps par plaisir, elle, ne le faisait par obligation que pour se permettre de joindre les deux bouts et de payer ses dettes. Il fut une époque révolue où, jeune et insouciante, Bambou tomba follement amoureuse d’un jeune coursier en assurances, qui lui gonfla le cœur et le ciboulot avec de vaines promesses d’un amour passionnel et éternel. La seule assurance qu’il lui fit souscrire, contre son gré, fut celle d’un cœur brisé en mille morceaux, à raison d’une relation amoureuse chaotique payable et consommable en une seule traite de quatorze mois, frais de rupture et dommages collatéraux inclus. Car, en plus de partir avec la meilleure amie qui les avait présentés quelques mois plus tôt, bras dessus et bras dessous, il eut aussi le tact de lui vider, par divers moyens rocambolesques, la totalité de son compte en banque et de la laisser ainsi sans le sou, avec pour seul lot de consolation ultime ses jolis yeux bleus pour pleurer toutes les larmes de son corps affaibli par la douleur et le désespoir. Au lieu de broyer désespérément du noir, elle décida de remonter la pente, quoi qu’il lui en coûte, afin d’oublier cet épisode véritablement scabreux. Avec un studio et une voiture à sa charge, il ne fallait pas qu’elle tarde trop à renflouer ses caisses. C’est ainsi qu’elle parcourut les petites annonces en vue de dégoter un second emploi de seconde zone. Le repassage fastidieux de dizaines de mannes à linges par jour et le nettoyage des merdes de petits «richards» clairement fainéants ? Très peu pour elle ! Aux grands maux les grands remèdes : elle serait apprentie stripteaseuse, un point c’est tout. Mais en aucun cas, elle ne donnerait dans le vulgaire ni le trash. Elle utiliserait ses cours de pole dance à bon escient afin de devenir une Dita Von Teese de la barre de striptease, en aussi classe même si nettement moins pulpeuse. Parce que le hasard ne favorise pas toujours les enculés et les sacs à merde de première classe (Dieu merci, sinon la vie serait franchement invivable pour la majorité d’entre nous), Bambou fut engagée sur le champ dans une boite de striptease assez classe et sélect du nom de « Crazy Pussycat ».

La seule règle du club, étant d’apparaitre dénudée le plus longtemps possible afin de satisfaire les nombreux clients, aux hormones en folie et aux poches bien garnies de billets de cent euros et plus, fut respectée à la lettre. Karl, le patron du « Crazy Pussycat », fut tellement abasourdi par le talent à la barre de Bambou (ou par ses fesses bien rebondies bien mises en avant par les exercices à la barre, nous ne le saurons jamais) qu’il décida de lui octroyer un show à part entière plusieurs soirs par semaine. Pour parvenir au succès escompté, il ne lésina pas sur les moyens et procura à sa nouvelle protégée accessoires et gadgets – barres de pole dance pliables de différents gabarits mais aussi lingerie de scène et protection rapprochée – parce que les tenues suggestives, même si elles laissent libre cours à l’imagination fertile des mâles au taux de testostérone élevé sans réellement en montrer beaucoup, les transforment en véritablement tigres que l’on se doit de dompter et de tenir en laisse, à grands renforts de vigiles sculptés comme des armoires à glace, matraque en main. Bien que le show provoqua quelques tensions au sein même du club et qu’une certaine jalousie s’installa entre Bambou et les autres danseuses, il eut un succès immédiat. Afin de maximiser sa lucrativité, Bambou suggéra l’idée d’ «intimiser» ses propres shows en accordant des danses privées aux plus fidèles clients. Cinq de ces fameuses représentations intimistes étaient planifiées ce soir-là. Afin de s’y préparer au mieux, elle passa dans sa loge pour réajuster son maquillage et changer de tenue de scène. Alors qu’elle regardait l’éclat de son beau visage ultra pomponné dans le miroir, elle remarqua le bouquet de fleurs – des roses blanches, ses préférées – déposé à son attention sur une table basse à l’entrée de sa loge. Intriguée, elle ouvrit l’enveloppe qui contenait la carte d’accompagnement et lut le petit mot. Elle faillit tomber à la renverse lorsqu’elle reconnut l’écriture familière dans laquelle étaient rédigées ces quelques lignes : « Je n’aurais jamais cru que les bas résille t’allaient si merveilleusement bien. Rendez-vous demain soir chez moi pour un show très privé dont tu as le secret si tu ne veux pas que j’ébruite malencontreusement et innocemment tes activités nocturnes. Sois à l’heure et n’oublie pas d’emporter ta barre de pole dance, elle te servira à m’émoustiller comme il faut, là où il le faut. Pour ce qui est du reste, je m’en occupe. Ta discrétion est bien évidemment requise ». La main tremblante, Bambou déposa le mot, jeta un bref coup d’œil au verso de la feuille où était indiquée l’adresse du maitre chanteur, et se servit un verre de scotch. Elle n’eut pas vraiment le temps de laisser son esprit vagabonder sur l’étendue des issues possibles à son nouveau problème car elle avait une représentation à donner dans l’immédiat. Elle aurait tout le temps d’esquisser un plan de sauvetage solide et réalisable, afin de s’extirper de ce guet-apens, lorsqu’elle serait rentrée chez elle, un peu plus tard dans la nuit. Sa survie financière, psychologique et sociale en dépendait. Elle viendrait à bout de ce chantage malhonnête plus vite que le maitre chanteur ne le croyait. Son cerveau grouillait déjà de mille idées différentes qu’il lui faudrait mettre en pratique et assembler les unes aux autres dès le lendemain soir. N’est pas maitre chanteur qui veut. Elle allait le démontrer, peu importe ce qui lui en coûterait.

3.
Elle bifurqua à gauche juste avant de rejoindre la nationale. Il ne lui fallut pas plus de cinq minutes pour trouver l’adresse où elle devait se rendre. La résidence du maitre chanteur se trouvait être la plus reculée de la rue, sans aucune habitation voisine aux alentours. Une véritable aubaine pour le bon fonctionnement de mon plan, pensa Bambou en éteignant les phares de sa Clio. En s’approchant du portail, elle vérifia, par précaution, que sa voiture était hors de portée de vue d’éventuels curieux. Prenant son courage à deux mains, elle pressa son doigt sur la sonnette et ne dut pas attendre bien longtemps avant d’être accueillie par cet homme, un sourire victorieux au coin des lèvres. Il l’attendait visiblement et l’introduit à l’étage où tout avait été minutieusement aménagé pour sa venue: bougies parfumées, lumière feutrée, coupes de champagne et accessoires coquins. Sans échanger un mot, elle enleva son manteau, dévoilant un corps enchanteur, et installa sa barre de striptease. Visiblement déjà bien éméché, le maitre chanteur prit place sur l’unique fauteuil de la pièce, les yeux brillants d’une excitation non refoulée. Après une danse sensuelle suspendue à la barre, Bambou comprit que le moment du corps à corps était arrivé. Cet homme voulait passer du bon temps en sa compagnie ? Très bien. Elle allait lui sortir le grand jeu, mais le jeu dont elle fixerait elle-même les règles. Ni d’une ni de deux, elle se plaqua contre lui et lui attacha les mains derrière le fauteuil avec les menottes en pseudo fourrure léopard qui se trouvaient sur la table basse. Il ne protesta pas, bien au contraire. Un rugissement rauque emplit la pièce, signe de son acquiescement à ce prélude de plaisirs sadomasochistes. Titillant l’imagination fertile de ce gros vicieux, elle fit monter son excitation au summum lorsqu’elle se débarrassa de tous ses vêtements. Avant même qu’il ne put comprendre ce qui se passait réellement, les effets de l’alcool et l’extase sexuelle déroutante aidant, Bambou prit sa seconde barre de pole dance pliable dans le sac fourre-tout à ses pieds et l’aplatit de toutes ses forces sur le crâne du maitre chanteur qui, raide mort, s’affala sur son misérable siège, tué sur le coup. Vérifiant qu’il n’y avait désormais plus d’autre âme qui vive dans la maison à part la sienne, elle rangea soigneusement ses effets personnels et s’assura que la pièce ne contenait plus aucune empreinte digitale susceptible de la compromettre. Elle éteignit les lumières, baissa tous les volets et veilla à refermer correctement la porte d’entrée derrière elle. L’esprit allégé mais la conscience certes plus lourde, elle s’en retourna chez elle. Tel est pris qui croyait prendre, dans le sens propre comme figuré, se dit-elle. On n’essaie jamais de baiser une stripteaseuse, aussi apprentie et inexpérimentée soit-elle. Car en fin de compte, c’est toujours elle qui nous baise, qu’on le veuille ou non.

4.
Le lundi matin, comme à son habitude, Jeanine fut la première à arriver au bureau. Elle ne fut pas surprise de trouver son poste de travail dans un désordre innommable : son boss était probablement encore venu farfouiller dans les documents administratifs ce week-end, d’où la raison de ce chaos et de toute cette paperasse éparpillée un peu partout. Elle alluma son ordinateur et prit le temps de trier le courrier à envoyer, celui qui n’avait pas pu être traité le vendredi en fin d’après-midi et forcément le week-end, suite à l’excès de zèle de Monsieur le Patron, qui se trouvait dans le bac des secrétaires. Elle tomba enfin sur le courrier qu’elle cherchait, celui qui lui était adressé comme elle s’en doutait, et le subtilisa. Elle se chargerait bien de le passer à la broyeuse le matin même afin que personne ne s’aperçoive de quoi que ce soit. Elle se rendit directement compte de la stupidité de cette dernière pensée. Les deux seules personnes à connaitre l’existence de cette lettre de licenciement étaient son patron, Stéphane W., et elle-même. Étant donné qu’elle s’était chargée de faire taire définitivement ce dernier la nuit précédente, elle était certaine que personne ne découvrirait jamais l’existence de cette lettre, écrite de la main même de son défunt employeur. Rassurée, elle se dirigea vers la cuisine afin de s’octroyer son premier café du matin, un expresso noir et corsé, un peu à l’image d’elle-même. Comme quoi une petite secrétaire a priori inoffensive peut également revêtir d’autres casquettes, si les circonstances l’exigent, comme celles d’une stripteaseuse aguicheuse spécialiste de la barre de pole dance, trois soirs par semaine, ou d’une apprentie meurtrière à ses heures perdues, prête à tout pour sauver son honneur et sa réputation de sainte nitouche.

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