Jessica Lefèvre | Pleine Lune
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Pleine Lune

L’impact des gouttes sur le métal, petits points épais de couleur rouge vermillon, et le reflet de la lame, brillante et tranchante, sur cette gorge délicate et tout juste tranchée. Rien ne m’excite plus que cela. Les derniers tressaillements de la veine jugulaire. Le flot de sang qui en jaillit. La vie qui s’échappe lentement d’un corps assassiné. Le plaisir de cette chair sauvagement agressée, sur le point d’être découpée, parfois cuisinée, pour le plaisir de mon palais si fin. J’aime particulièrement me délecter de cette viande lorsqu’elle crue, légèrement saignante mais si tendre et fondante dans ma bouche. Elle ravit mes papilles et me fait atteindre l’orgasme, pas seulement gustatif, à chaque fois. D’habitude, j’utilise mon fusil de chasse, pour être certain de tuer ma proie sur le coup, d’une seule balle, de façon rapide et précise, presque sans douleur pour mon infortunée victime. Cette proie que je file secrètement depuis des semaines et que j’épie chaque nuit de ma position stratégique, à demi-caché derrière les branches de cet arbre imposant. Je ne tue que des biches. À chaque Pleine Lune. Leur âge m’importe peu. Ne me demandez pas pourquoi. C’est ainsi. Je ne pourrais pas vous l’expliquer de façon simple et rationnelle. Car mes crimes ne le sont pas. Je suis un boucher. Un chasseur. Quelqu’un dont elles ne se méfient jamais et vers qui elles sont attirées comme des aimants. Ces biches au regard brillant dont les pièces de choix terminent toujours dans mon assiette. Inévitablement. Ce soir, j’ai changé mon mode opératoire. Cela ne m’arrive pas souvent. Cela dépend de la proie. Je ne me munirai pas de mon arme habituelle, la carabine héritée de mon grand-père que je conserve à l’écart sur une étagère de la grange attelée à ma maison de campagne. C’est de sa faute. Elle est différente des autres, sournoise et insoumise. Il m’a fallu lui tendre un piège pour qu’elle se soumette enfin. Je la suis depuis quelques nuits et observe ses moindres faits et gestes. Elle a une démarche gracieuse de reine. Le sous-bois est son élément et elle en connaît les moindres recoins. Je crois qu’elle m’a repéré et a compris mon manège mais elle ne paraît pas effrayée pour autant. Elle continue ses vagabondages nocturnes sans aucune crainte, en pensant que sa beauté la protégera de mes griffes, longues et acérées. Effroyable erreur. Je suis impitoyable face à tant de naïveté. Cela ne la rend que plus désirable à mes yeux. Il va falloir que je contrôle cette folie qui s’empare de moi lorsque la Lune atteint sa phase la plus translucide. Je vérifie que mon couteau est correctement aiguisé avant de le glisser dans son étui puis dans la poche arrière de mon pantalon. À l’heure qu’il est, elle est probablement prise au piège. Alors que je m’approche de l’endroit où elle retenue prisonnière, je l’entends se débattre. Elle tient à la vie et pense qu’elle pourra se libérer même si elle sait intérieurement que c’est peine perdue. Nos regards se croisent. Brillants. Elle comprend qu’elle va mourir. Aucun son ne sort de sa bouche ou de la mienne lorsque la lame s’enfonce dans la chair. Dans un hoquet, je comprends alors que le flot de gouttes carmin provient de ma gorge qu’elle vient de trancher de part en part. Je pensais ce soir regarder la vie s’éteindre dans ses yeux noisette et je réalise avec ironie que c’est elle qui me regarde mourir. Les rôles se sont inversés et ma biche, cette voisine que j’avais adoré reluquer tant de nuits lors de ses promenades nocturnes dénudées, va me laisser crever sans compassion pour le dangereux prédateur cannibale que j’étais devenu. L’ironie de cette situation, le chasseur se muant en victime, me fait pousser mon dernier rire et râle avant que le sous-bois ne soit plongé dans un silence de mort, éclairé par la Lune, seul témoin de ces effusions de sang et de cette nuit particulièrement meurtrière.

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